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Peche des gros bars à vue

histoire de Nicolas Cadiou

Voilà maintenant 2 minutes que vous épiez le poste, vous êtes caché derrière le seul rocher de la petite vasière. La marée commence à monter et les crabes verts, à nouveau dans leur élément, courent dans quelques centimètres d’eau. Vous savez qu’un bar va passer par là, dans un petit quart d’heure probablement. Il va se poster sous cette algue quelques secondes avant de rejoindre l’arbre noyé, une dizaine de mètres plus loin. Ce poisson vous le connaissez, vous l’avez déjà combattu une fois, lutte mémorable que vous avez presque menée à son terme. Depuis, il est venu plusieurs fois vous saluer, plus méfiant qu’à l’occasion de ce premier rendez vous dont vous semblez bien vous souvenir tous les deux. La dernière fois, il vous a fait de l’œil, s’est approché, vous a laissé espérer un temps, puis s’est éloigné doucement, un sourire en coin si on en croit ce que vous en racontez.

Vous étiez comme fou, votre proie osait jouer avec vos nerfs ! Ce jour là vous n’aviez pas su la séduire et vous avez compris votre erreur depuis, vous l’avez joué un peu trop direct de toute évidence. Casquette jaune fluo et bas de ligne un peu fort…, c’est ce qu’on appelle de l’excès de confiance. A n’en pas douter vous êtes talentueux mais pas au point de séduire la gente piscicole au moindre lancer.
Cibler les proies affamées ou les plus jeunes, celles qui découvrent à peine la maturité, ça ne vous intéresse plus. Vous ne reniez pas pour autant cette époque où vous avez essayé pas mal de stratagèmes, de techniques. Ces moments ont forgé votre expérience, vous avez connu beaucoup de succès, certains très heureux cars ils furent les premiers, d’autres parce que, ce jour là, votre prise avait été vraiment belle. Ces souvenirs vous les garderez sûrement à vie.

Pourtant, aujourd’hui vous ne trouver plus ce plaisir initial dans ces prises faciles, celles qui, effectuées en public, vous valent le respect des copains. Les années où vous cherchiez à aligner les coups de ligne sont derrière vous… vous avez changé ! Vous êtes devenu un traqueur solitaire, en groupe restreint à la limite. Votre nouvel objectif : la quête des proies d’anthologie, celles avec qui vous allez passer des moments inoubliables. Vous avez mis de côté vos objectifs quantitatifs au profit d’aspects qualitatifs. Pourquoi ce changement ? Tout simplement parce que vous avez intégré que les plus belles expériences étaient celles où le seul rapport physique avec vos prises n’était rien si on ne parvenait à le marier à des prémices, savoureux et incertains, ainsi qu’à une conclusion tout en douceur et en respect de votre partenaire. Vos dernières expériences, bien que plus rares qu’auparavant, ont été très enrichissantes et se sont toutes terminées de la même façon, chacun reprenant son chemin de son côté, à l’issue d’une séparation tout en douceur, en caresse presque. Quelque part, en procédant de la sorte, vous laissez une porte ouverte à un possible lendemain.

A y réfléchir, cette nouvelle façon de pratiquer vous plait de plus en plus. Vous en venez même parfois à vous demander comment vous faisiez avant. Bien sûr aujourd’hui en toile de fond il y a ce fol espoir secret, celui que vous avez gardé pour vous jusqu’à présent. La quête de la prise d’une vie… Pas forcément la plus impressionnante ni la plus belle mais bien la plus intense, celle qui vous procurera le plus de plaisir.

Vous pensez à tout ça, accroupi derrière votre rocher et ça vous fait sourire, vous savez que c’est pour ça que vous êtes là aujourd’hui. Vous êtes un petit peu tendu, conscient de l’événement que vous allez une nouvelle fois essayer de provoquer, de ce jeu de séduction que vous devrez mener de main de maître. Vous avez eu une sacrée idée et pensez vraiment que vous avez vos chances. Sous une mise en scène quasi romantique vous avez tendu un piège à la limite du machiavélique, vous avez choisi votre terrain et connaissez assez votre adversaire pour l’amener à tomber dans le piège. Ca y est vous commencez à sortir de vos rêveries, le niveau d’eau est presque le bon et ça ne devrait plus tarder maintenant. Les lunettes polarisantes sur le nez, vous lisez parfaitement le poste, vous osez à peine bouger vos jambes endolories, de peur de trancher avec le calme environnant. Vous avez réussi à vous fondre dans l’environnement.

Deux mulets passent doucement juste devant vous. Un autre jour vous auriez sorti l’appareil pour les prendre en photo, aujourd’hui ils passeront sans être sollicité par les paparazzi. Le niveau continue de monter et vous de vous impatienter, ce sacré bar se fait attendre. Vous savez qu’il peut être là d’un moment à l’autre, le tombant est à peine à 2 mètres du poste et le poisson est peut être déjà tout proche, dans cette zone que vous ne pouvez voir. Plus aucun mulet ne passe d’ailleurs par là alors qu’ils maraudent un petit peu partout alentours. Les crabes ne font pas les fiers non plus aux abords du tombant… il se trame clairement quelque chose sur la partie basse de la pente. Vos yeux sont fixés sur cette zone d’où viennent de sortir une poignée de très gros mulets, le fait qu’une grosse masse noire les accompagne quelques centimètres plus en profondeur ne vous étonne même pas. Il a fini par sortir, comme souvent, accompagnant des mulets. Le banc passe à proximité du premier poste : une grosse algue couchée par le courant sous laquelle le bar fait halte, comme vous l’aviez prévu. Seule sa queue dépasse légèrement. S’il parvenait complètement à suivre les ondulation du goémon qui lui sert de cache, ce poisson serait parfaitement invisible… il n’est pourtant maintenant qu’à 8 m de vous. Vous savez qu’il ne va pas tarder à gagner l’abri de l’arbre mort qui commence à être baigné par le flot, vous savez aussi que votre seule chance de mener le combat à son terme consiste à le ferrer au milieu de cette langue de sable qui sépare les deux abris où il aurait vite fait de mettre à mal votre montage, faible… discrétion oblige.

Vous avez lancé votre leurre à l’endroit escompté bien avant que votre proie ne prenne son poste. Hélas vous n’avez pas pensé que les attractants contenus dans le leurre souple allaient intéresser crabes et crevettes. Par chance, ceux-ci n’auront pas réussi à le déplacer trop loin de la route que le prédateur va effectuer dans quelques secondes, dès qu’il considèrera qu’il y a assez d’eau pour passer sur la langue de sable. Une première fois il se décale, offre son flanc au courant et dévale sur quelques mètres, un nouveau coup de queue et il se replace nez au courant puis vient à nouveau se placer sous son algue. Ce round d’observation est un grand classique mais à chaque fois vous avez la même peur, celle de vous être trompé sur la trajectoire du poisson. Maintenant il se décale sur la droite, et se rapproche donc de vous par la même occasion, il entame sa lente traversée de la clairière de sable, en toute confiance suite à une longue observation de cet environnement.

Les quelques crabes agglutinés sur votre leurre détalent dans tous les sens… le plus gros d’entre eux garde l’imitation en pince et vous êtes contraint de tendre votre fil pour le faire lâcher prise . L’opération semble avoir eu pas mal de succès puisque le carnassier, sûr de sa force, change de trajectoire pour venir voir l’objet de cette convoitise. La scène se passe à 5 m de vous et le bar vous tourne maintenant presque le dos… il ne devrait plus vous voir. Votre bannière passe sur la droite du poisson et s’est reposée au fond. Au fur et à mesure qu’il approche le bar ralentit, comme intrigué par une proie qu’il n’identifie pas bien… une sorte de gobie peut être ?  Vous savez que quand il sera à moins de 50 cm du leurre il faudra entrer en jeu. Désormais il ne bouge presque plus et n’avance que sur l’inertie des mouvements précédents. La distance vous semble bonne  : une légère animation, 2 lentes saccades sur 15 cm. Comme vous l’aviez sentit cela aura suffit, nul besoin d’en faire plus. Le bar commence à rouler légèrement sur lui-même, un petit coup de queue lui permet de se placer à l’aplomb du leurre, les nageoires pectorales se mettent en action pour assurer un nouvel immobilisme. Une nouvelle animation, un peu plus rapide mais tout aussi courte déclenche l ’attaque, rapide, violente… le bar a aspiré votre leurre et se retourne, vous étiez prêt et parfaitement placé, aussi vous avez réussi à rendre la main pour attendre de le ferrer dans les meilleures dispositions, quand le poisson est de dos. Votre geste est ample mais reste doux. Le leurre glisse sur le palais du bar, et vient en butée à la commissure de ses lèvres, il n’a pas eu le temps d’ouvrir la gueule et le montage anti herbe fait son office, la pression engendrée sur le leurre dégageant la pointe de l’hameçon sur lequel vous avez éliminé l’ardillon.

La prise de contact est palpitante, vous aimez plus que tout cette période infime encastrée entre le moment où vous sentez le poids du poisson et celui où ce dernier entame son premier rush.

pva2108_400Sa course puissante est dirigée vers l’arbre mort, de votre côté vous vous êtes levé comme un ressort malgré des jambes totalement engourdies par 30 minutes d’immobilisme sur un terrain sablo vaseux. Votre canne s’est placée naturellement en opposition à la trajectoire choisie par votre adversaire et vous ne lui laisser pas grand-chose, en équilibre précaire compte tenu de la finesse du bas de ligne et du frein réglé un peu fort. Mais vous avez l’avantage du terrain, le combat a lieu sur le haut du banc de sable et le bar brasse presque autant d’air que d’eau dans sa lutte. Vu de l’extérieur ça doit être superbe. De votre côté vous êtes obnubilé par 4 choses : le bar, l’arbre, la distance qui les sépare et la faiblesse du bas de ligne… à vrai dire l'heure n'est plus au romantisme, vous profiterez après.

Vous parvenez à orienter et à minimiser ses premier rushs mais devez le faire changer de direction. Vous allez faire en sorte de contrer suffisamment les rushs pour que le bar combatte de côté en vous montrant son flanc. Vous savez aussi qu’il montrera préférentiellement le côté où vous l’avez piqué, le droit, tout simplement parce que c’est par là que vous exercez votre traction. Lors d’un rush vous placez votre canne sur votre droite pour qu’il change d’axe de traction, puis vous basculez rapidement sur votre gauche afin de finir de le déséquilibrer complètement. A faible distance vous savez l’importance de l’orientation de la canne durant le combat, une fois de plus ce coup là a marché, en réalité c’est devenu naturel. Le bar tente une dernière échappatoire vers le large, puis abandonne brièvement son corps au courant qu’il a trouvé au dessus du tombant, vous maintenez la traction et l’en sortez rapidement. Quelques pas sur votre gauche vous permettent de mettre l’algue sous laquelle il se tenait 2 minutes plus tôt hors jeu… il a tout donné, et s’offre à vous, gueule légèrement ouverte.

Après avoir bien réglé votre bannière, vous confiez votre canne une main gauche un peu tremblante et placez délicatement la droite sous la mâchoire du poisson. Votre pouce cherche une première fois les lèvres, il s’en suit une petite réaction de désapprobation, plus pour la forme qu’autre chose.

pvb2108_500La seconde tentative est la bonne, vous trouver l’ouverture et assurez une prise ferme… Vous profitez du moment. La lutte est terminée et vous en êtes sorti vainqueur, vous posez votre canne à vos côtés, talon dans le sable, blank contre l’épaule, et passez la main gauche sous le corps du poisson pour le soulever et estimer sa taille à l’air libre. Quelques secondes suffisent à votre joie.

Vous replongez machinalement votre prise, la libérez de l’étreinte de l’hameçon piqué juste derrière les lèvres, l’oxygénez doucement, gueule ouverte, le nez dans le courant. L’oxygène circulant ainsi dans ses branchies lui redonne un petit peu de vigueur, le temps est venu de le lâcher et de le voir repartir doucement, sereinement, dans son élément.

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